Henri Labrouste et la bibliothèque Sainte-Geneviève : le fer au service de la lecture

Place du Panthéon, une façade de pierre sobre, percée de grandes arcades, porte gravés des centaines de noms d'auteurs. Derrière, au premier étage, une salle de lecture s'étire sous deux voûtes portées par de fines colonnes de fonte. La bibliothèque Sainte-Geneviève, conçue par Henri Labrouste au milieu du XIXe siècle, est l'un des premiers grands édifices publics français à assumer une structure métallique à l'intérieur d'un bâtiment de prestige.
Un architecte contre les certitudes
Henri Labrouste obtient le Grand Prix de Rome d'architecture en 1824, la récompense la plus prestigieuse de l'École des beaux-arts. Pensionnaire à la Villa Médicis, il consacre son principal envoi à l'étude des temples grecs de Paestum, en Italie du Sud. Son interprétation, qui présente ces temples comme des édifices vivants, construits et transformés selon leur usage, plutôt que comme des modèles intemporels, déplaît à l'Académie. À son retour à Paris, il ouvre un atelier où il forme des élèves en dehors de l'orthodoxie académique.
Pendant des années, il construit peu. La commande de la bibliothèque Sainte-Geneviève, obtenue en 1838, est sa première grande occasion.
Sainte-Geneviève : une bibliothèque pensée pour lire
La bibliothèque doit remplacer les locaux de l'ancienne abbaye Sainte-Geneviève, devenus insuffisants, sur une parcelle étroite et allongée face au Panthéon. Labrouste dispose les magasins de livres au rez-de-chaussée et réserve tout l'étage à une seule grande salle de lecture. Pour la couvrir, il utilise une charpente en fer : deux voûtes en berceau, posées sur des arcs métalliques ajourés, reposent au centre sur une file de colonnes de fonte très fines, et sur les murs latéraux. Le métal, au lieu d'être caché derrière des plâtres, est montré et dessiné avec soin.
Le résultat est une salle unique, haute et lumineuse, où les livres tapissent les murs sur toute la longueur. Les travaux s'étendent de 1843 à 1850, et la bibliothèque ouvre au public en 1851. Sur la façade, les noms d'auteurs gravés dans la pierre, classés par ordre chronologique, correspondent à l'emplacement des livres à l'intérieur : la façade devient une sorte de catalogue. L'édifice est aujourd'hui protégé au titre des monuments historiques, un statut que nous expliquons dans « Classé ou inscrit ».
Le parcours du lecteur fait partie du projet. On entre au rez-de-chaussée par un vestibule bas et sombre, dont les murs peints représentent des arbres, comme un jardin à traverser, avant de gravir un escalier monumental qui débouche dans la lumière de la grande salle. L'escalier est décoré d'une grande copie de L'École d'Athènes de Raphaël, qui rappelle la vocation savante du lieu. Cette mise en scène, du dense vers l'ouvert et de l'ombre vers la lumière, est une leçon d'architecture que l'on retrouve, à une autre échelle, dans la manière dont une entrée prépare la découverte d'un appartement : un seuil réussi ne se mesure pas en mètres carrés.
La salle de lecture de la Bibliothèque nationale
Nommé architecte de la Bibliothèque impériale, devenue Bibliothèque nationale, Labrouste y construit à partir des années 1850 une nouvelle salle de lecture pour les imprimés, achevée en 1868. Seize colonnes de fonte élancées portent neuf coupoles en céramique, percées chacune d'un oculus qui distribue la lumière du jour sur les tables. Derrière la salle, le magasin central, sur plusieurs niveaux de planchers et de passerelles métalliques, permet de ranger les livres à proximité des lecteurs, éclairé par des verrières.
Après le transfert des collections d'imprimés vers le site François-Mitterrand, la salle a été restaurée dans le cadre de la rénovation du quadrilatère Richelieu. Elle a rouvert en décembre 2016 pour accueillir la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art.
Pourquoi ces salles comptent
Labrouste n'invente ni le fer ni la fonte, déjà employés dans les marchés, les gares et les serres. Sa contribution est de les faire entrer dans l'architecture savante, au cœur d'édifices publics, et de montrer qu'une structure peut être à la fois rationnelle et belle. Les historiens de l'architecture moderne l'ont souvent présenté comme un précurseur, et une exposition organisée en 2012-2013 par le Museum of Modern Art de New York et la Cité de l'architecture et du patrimoine, à Paris, lui a été consacrée.
Le fil qu'il amorce mène à l'ossature en béton armé d'Auguste Perret : séparer ce qui porte de ce qui clôt, et faire de la structure l'expression même du bâtiment. La fonte moulée, produite en éléments répétés, deviendra aussi un demi-siècle plus tard la matière des entrées de métro d'Hector Guimard, cette fois au service de l'ornement.
Visiter et lire
La bibliothèque Sainte-Geneviève est une bibliothèque interuniversitaire en activité ; l'accès à la salle de lecture est réservé aux lecteurs inscrits, selon des conditions fixées par l'établissement, et des visites sont organisées à certaines occasions, notamment lors des Journées européennes du patrimoine. La salle Labrouste, à l'INHA, est accessible aux lecteurs de cette bibliothèque. Pour qui s'intéresse à l'architecture des bibliothèques et aux livres qui ont formé les architectes, notre sélection de livres d'architecture prolonge la visite.
Sources
- Bibliothèque Sainte-Geneviève, pages historiques de l'établissement (consultées le 26 octobre 2026).
- Cité de l'architecture et du patrimoine, fiche documentaire « Bibliothèque Sainte-Geneviève » (2017).
- Corinne Bélier, Barry Bergdoll et Marc Le Cœur (dir.), Henri Labrouste. La structure mise en lumière, catalogue d'exposition, Cité de l'architecture et du patrimoine / Museum of Modern Art, 2012.
- Institut national d'histoire de l'art, présentation de la salle Labrouste (réouverture en décembre 2016).
- Ministère de la Culture, plateforme POP, notice de la bibliothèque Sainte-Geneviève.
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