Architectes & bâtiments

Henri Sauvage, de la villa Majorelle à l'immeuble à gradins

Architectes & bâtiments · Publié le 2026-10-26

Photographie ancienne en couleurs d'une rue parisienne où un immeuble blanc en gradins, revêtu de carreaux, contraste avec les façades voisines
L'immeuble à gradins d'Henri Sauvage et Charles Sarazin, rue Vavin à Paris, autochrome d'Auguste Léon pour les Archives de la Planète. CC0.

Rue Vavin, à Paris, un immeuble blanc se retire étage après étage, comme une pyramide renversée en façade, chaque niveau disposant d'une terrasse. Construit à la veille de la Première Guerre mondiale, il résume les préoccupations de son architecte, Henri Sauvage : faire entrer l'air et la lumière dans le logement urbain, avec des matériaux faciles à entretenir. Son parcours, de l'Art nouveau à l'Art déco, traverse toutes les questions de l'habitat de son temps.

Des débuts dans l'Art nouveau

Né à Rouen en 1873, Henri Sauvage se forme à l'École des beaux-arts de Paris. Il s'associe dès la fin des années 1890 à Charles Sarazin, et leur agence travaille d'abord dans l'esprit de l'Art nouveau. Leur réalisation la plus célèbre de cette période est la villa construite à Nancy en 1901-1902 pour l'ébéniste Louis Majorelle, avec la participation de l'architecte nancéien Lucien Weissenburger. Le céramiste Alexandre Bigot et le maître verrier Jacques Gruber y travaillent, Majorelle lui-même en dessine les ferronneries et le mobilier. La villa, rattachée aujourd'hui au musée de l'École de Nancy, se visite ; nous la présentons avec le mouvement auquel elle appartient dans notre article sur l'École de Nancy.

Le logement populaire et l'hygiène

Au tournant du siècle, la question du logement ouvrier est au cœur des débats. Les enquêtes sur l'insalubrité des îlots parisiens, la tuberculose et la loi Siegfried de 1894 sur les habitations à bon marché encouragent la construction de logements sains pour les ménages modestes. Sauvage et Sarazin participent à ce mouvement et conçoivent, au début des années 1900, des immeubles de logements à bon marché à Paris, en recourant au béton armé et à des plans qui privilégient l'éclairage et la ventilation des pièces.

Leur réflexion aboutit à une idée simple : si chaque étage est en retrait sur celui du dessous, la rue reçoit plus de lumière, chaque logement dispose d'une terrasse au soleil, et l'espace intérieur créé sous les gradins peut accueillir des équipements collectifs. Sauvage et Sarazin déposent un brevet sur ce principe en 1912.

Rue Vavin : l'immeuble à gradins

L'immeuble de la rue Vavin, dans le 6e arrondissement, est construit de 1912 à 1914. Il applique le principe des gradins sur la façade sur rue : les étages se succèdent en retrait, ménageant des terrasses plantées. La façade est entièrement revêtue de carreaux de grès blanc biseautés, fabriqués par la faïencerie Boulenger de Choisy-le-Roi, du type de ceux que l'on trouve dans le métro parisien, rehaussés de quelques carreaux bleus. Ce revêtement, lavable et lumineux, répond aux préoccupations hygiénistes de l'époque. Les façades et toitures sont inscrites au titre des monuments historiques depuis 1975.

Le principe des gradins est repris de façon plus ample dans l'immeuble de la rue des Amiraux, dans le 18e arrondissement, conçu pour des logements à bon marché de la Ville de Paris et construit pour l'essentiel dans les années 1920 : les étages s'étagent des deux côtés autour d'un vaste volume central, occupé par une piscine publique. Sauvage a dessiné bien d'autres projets en gradins, dont de grands ensembles qui n'ont pas été réalisés.

Vers l'Art déco : la Samaritaine

Dans les années 1920, Sauvage travaille avec Frantz Jourdain, l'architecte des grands magasins de la Samaritaine, et conçoit avec lui l'extension du magasin vers la Seine, côté quai du Louvre, construite de 1926 à 1928. Les façades, plus géométriques, appartiennent désormais à l'esprit de l'Art déco. La Samaritaine, restaurée, a rouvert en 2021. Sauvage meurt à Paris en 1932.

Voir les immeubles de Sauvage

Les immeubles de la rue Vavin et de la rue des Amiraux sont des immeubles d'habitation occupés : on les découvre depuis la rue, sans entrer dans les parties privées. La façade de la rue Vavin se lit mieux depuis le trottoir d'en face, où l'on mesure l'effet des retraits successifs et la manière dont les terrasses captent le soleil. Rue des Amiraux, la piscine logée au cœur de l'immeuble est un équipement municipal. La villa Majorelle, à Nancy, se visite dans les conditions fixées par le musée qui la gère, et l'extension de la Samaritaine, rouverte au public, permet d'observer l'autre versant, plus commercial et plus décoratif, de son œuvre.

Ce que les gradins disent du logement

L'immeuble à gradins répond à une question que l'on se pose encore en visitant un appartement en ville : comment avoir de la lumière et un espace extérieur dans un tissu dense ? Les terrasses sur le toit de l'étage inférieur, les retraits qui dégagent la rue et le choix d'un revêtement clair sont autant de réponses architecturales à des problèmes de santé publique. La même époque voit Auguste Perret libérer le plan grâce à l'ossature en béton, tandis qu'Hector Guimard poursuit la voie d'un décor unifié de l'immeuble. Pour qui lit aujourd'hui un plan d'appartement, ces recherches rappellent qu'une terrasse, un retrait ou une façade claire ne sont pas des détails, mais des choix de conception.

Sources