Architectes & bâtiments

Viollet-le-Duc, restaurateur : Vézelay, Notre-Dame, Pierrefonds, et la querelle qui dure encore

Architectes & bâtiments · · Publié le 2026-11-06

Le château de Pierrefonds vu depuis son entrée : deux grosses tours rondes coiffées de toits pointus encadrent un pont et un portail, sous un ciel nuageux
Le château de Pierrefonds (Oise), ruine du XIVe siècle reconstruite par Viollet-le-Duc pour Napoléon III à partir de 1857. Photographie de Jebulon, CC0.

Quand la flèche de Notre-Dame de Paris s'est effondrée dans l'incendie du 15 avril 2019, beaucoup ont découvert qu'elle n'était pas médiévale. Elle avait été dessinée au XIXe siècle par Eugène Viollet-le-Duc, l'architecte qui a restauré une bonne partie des grands édifices gothiques français. On la croyait d'origine parce qu'elle semblait parfaitement à sa place. Tout Viollet-le-Duc tient dans ce malentendu : un savoir immense sur l'architecture médiévale, et une liberté d'inventer qui fait encore débat.

Un autodidacte au service des monuments

Né à Paris en 1814 dans une famille cultivée, Eugène Viollet-le-Duc refuse d'entrer à l'École des beaux-arts, dont il juge l'enseignement figé. Il se forme autrement : en parcourant la France et l'Italie, carnet à la main, il dessine des milliers d'édifices, de la cathédrale entière jusqu'à l'assemblage d'une charpente. Ce regard de dessinateur, qui cherche à comprendre comment un bâtiment tient debout, ne le quittera plus.

Le moment s'y prête. Après les destructions de la Révolution et le pillage des matériaux des abbayes vendues comme biens nationaux, l'État commence à recenser et à protéger le patrimoine. Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques depuis 1834, cherche des architectes capables de sauver des édifices menacés de ruine. En 1840, il confie au jeune Viollet-le-Duc, qui n'a que vingt-six ans, la basilique de la Madeleine de Vézelay, dont les voûtes se disloquent. Le chantier est une réussite, et lance une carrière qui fera de lui l'architecte de la restauration française.

Les grands chantiers

Avec Jean-Baptiste Lassus, il remporte en 1844 le concours pour la restauration de Notre-Dame de Paris, qu'il poursuit seul après la mort de son associé en 1857. Il refait des sculptures détruites à la Révolution, dont la galerie des rois de la façade, peuple les parties hautes de chimères et dessine une nouvelle flèche, posée en 1859 à la croisée du transept, à la place de celle qui avait été démontée à la fin du XVIIIe siècle. Au pied de la flèche, seize statues de cuivre représentent les douze apôtres et les symboles des quatre évangélistes ; saint Thomas, patron des architectes, porte les traits de Viollet-le-Duc et regarde la flèche. Déposées pour restauration quelques jours avant l'incendie de 2019, ces statues ont échappé au feu, et la flèche a été reconstruite à l'identique avant la réouverture de la cathédrale en décembre 2024.

Dans le Midi, il restaure la cité de Carcassonne, dont il relève les remparts et coiffe les tours de toits pointus, que ses détracteurs jugeront plus proches des châteaux du Nord que de l'architecture languedocienne. À Toulouse, il intervient sur la basilique Saint-Sernin à partir des années 1860 ; à la fin du XXe siècle, une campagne de « dérestauration » rendra aux toitures leur profil antérieur à son passage.

Pierrefonds est un cas à part. Ce château bâti à la fin du XIVe siècle pour Louis d'Orléans, démantelé sur ordre de Louis XIII en 1617, n'était plus qu'une ruine romantique, classée monument historique en 1848. En 1857, Napoléon III décide d'en faire une résidence impériale et en charge Viollet-le-Duc. Le résultat n'est pas une restauration mais une recréation : un château fort tel que l'architecte l'imaginait, avec des décors intérieurs inventés de toutes pièces. Les travaux s'arrêtent à la chute du Second Empire en 1870, quand la silhouette du château est déjà achevée. L'édifice est aujourd'hui géré par le Centre des monuments nationaux.

Restaurer, selon Viollet-le-Duc

Viollet-le-Duc a théorisé sa pratique dans l'article « Restauration » de son Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle, publié en dix volumes de 1854 à 1868. La phrase d'ouverture est restée célèbre : « Restaurer un édifice, ce n'est pas l'entretenir, le réparer ou le refaire, c'est le rétablir dans un état complet qui peut n'avoir jamais existé à un moment donné. »

Pour lui, l'architecte-restaurateur doit connaître si bien les procédés et les styles de chaque époque qu'il peut se mettre à la place du constructeur d'origine et compléter ce qui manque, voire corriger ce qui lui paraît une erreur. Cette logique conduit à supprimer des ajouts postérieurs jugés étrangers au style principal, et à achever des édifices qui ne l'avaient jamais été.

Le même texte contient pourtant des principes très concrets, que tout propriétaire d'une maison ancienne peut méditer. Avant de commencer, écrit-il, il faut tout examiner et réunir les moindres fragments, en notant où ils ont été trouvés. Il recommande de ne remplacer une partie enlevée que par des matériaux meilleurs, pour donner à l'édifice un avenir plus long que son passé. Et il donne ce conseil d'une modernité frappante : « le meilleur moyen pour conserver un édifice, c'est de lui trouver une destination ». Un bâtiment habité et utilisé est un bâtiment entretenu.

Une querelle européenne

De son vivant déjà, la méthode est contestée. En Angleterre, John Ruskin, dans Les Sept Lampes de l'architecture (1849), voit dans la restauration la destruction la plus complète qu'un édifice puisse subir : une copie qui efface les traces du temps et le travail des bâtisseurs. Son disciple William Morris fonde en 1877 une société pour la protection des bâtiments anciens qui prône l'entretien plutôt que la reconstruction.

C'est cette position qui l'emporte au XXe siècle. La Charte de Venise, adoptée en 1964 par le deuxième congrès international des architectes et techniciens des monuments historiques, pose que la restauration s'arrête là où commence l'hypothèse, que les apports de toutes les époques doivent être respectés et que l'unité de style n'est pas un but. Autrement dit, l'inverse exact de la doctrine de Viollet-le-Duc. Les règles françaises actuelles sur les travaux dans un monument protégé, décrites dans notre article « Classé ou inscrit », sont les héritières de ce renversement : on documente, on consolide, on distingue l'ajout de l'original.

Le paradoxe est que la reconstruction de Notre-Dame a choisi, après débat, de refaire la flèche de Viollet-le-Duc telle qu'il l'avait dessinée. Un siècle et demi plus tard, son invention est devenue elle-même un élément du monument à conserver.

Le théoricien d'une architecture rationnelle

Réduire Viollet-le-Duc à ses restaurations serait oublier le théoricien. En étudiant les cathédrales, il les lit comme des machines : chaque arc, chaque contrefort, chaque nervure répond à une poussée et à un poids. Cette lecture rationaliste du gothique l'amène à défendre une architecture contemporaine sincère dans l'emploi des matériaux, y compris le fer, que des architectes comme Henri Labrouste faisaient déjà entrer dans les bibliothèques. Ses Entretiens sur l'architecture (1863 et 1872) proposent des structures associant maçonnerie et ossature métallique.

Ces idées ont circulé bien au-delà de la France. Les architectes de l'Art nouveau, dont Hector Guimard, y ont trouvé une justification à des formes nouvelles nées de la construction elle-même. Son enseignement officiel fut pourtant bref : nommé professeur à l'École des beaux-arts en 1863, il se heurte à l'hostilité des élèves et renonce l'année suivante.

Il écrit aussi pour un public plus large. Histoire d'une maison (1873), destiné aux jeunes lecteurs, suit la construction d'une maison de campagne, du choix du terrain à la charpente, et explique pourquoi chaque pièce est placée là où elle est. C'est une excellente introduction à la lecture d'un logement, au même titre que son dictionnaire, présenté dans notre sélection de dix livres d'architecture.

Ce que Viollet-le-Duc apprend à qui rénove

Viollet-le-Duc meurt à Lausanne en 1879. Ce qu'il laisse, au-delà des monuments, est une méthode d'observation : comprendre comment un bâtiment a été construit avant d'y toucher. Elle vaut pour une maison de bourg comme pour une cathédrale. Les murs anciens, les charpentes et les enduits ont leur logique propre, que des travaux pensés pour le neuf peuvent contrarier, comme nous l'expliquons à propos de la façon de rénover un bâtiment ancien. La leçon retenue par ses successeurs est plus prudente que la sienne : conserver ce qui existe, compléter le moins possible, et laisser lisible ce qui a été ajouté.

Sources